Réflexions N° 4

Réflexion N° 4 : les gilets jaunes.

Bonjour Denis et merci pour ces réflexions…
Avec les violences actuelles je pensais à nos discussions sur la pensée de René Girard. Comment apaiser la colère ? Il faudra sans doute au minimum une démission pour qu’il y ait une victime émissaire… Quelles pourraient être les solutions à la vue de ce déchaînement ?
Encore une réflexion sur la violence. J’ai l’impression que nous assistons à une extension des phénomènes de foule. Le comportement des foules peut dégénérer en lynchage, pogrome ou tout autre mouvement dans lequel les individus perdent le contrôle de leurs actes. J’ai l’impression que les réseaux sociaux permettent de tel phénomène de dégénérescence mais à distance. Cela rend le phénomène incontrôlable car se déclenchant à distance sans foule physiquement réunie. Quel dispositif de prévention sans censure ?

Xavier, suite à tes questions et aux réflexions qu’elles peuvent induire.

Le phénomène des gilets jaunes tient de l’ochlocratie qui est une perversion de la démocratie et qui veut faire croire que la foule est le peuple (cf. Hannah Arendt, La Révolution qui vient, Edition : Payot). L’ochlocratie est le lieu de la convergence d’intérêts individuels disparates, hétérogènes, contradictoires sous un même étendard (le gilet jaune) qui entend représenter le peuple et ses intérêts collectifs. C’est un lieu à la fois de passion, de malaise et de violence où la raison n’a pas cours pas plus que l’objectivité, la logique, ni même la moindre tolérance. La difficulté qu’ont les gilets jaunes à désigner un émissaire chargé de dialoguer en vue d’un consensus provient, à la source, de la divergence des récriminations et des intérêts individuels souvent contradictoires. Pour le gilet jaune, l’émissaire ne peut être qu’un porte-parole, une simple courroie de transmission de sa perception individuelle de l’injustice ressentie, de son malaise personnel. Il ne peut consentir à la désignation d’un autre à qui il confèrerait la moindre autorité de synthèse nécessaire à un dialogue en vue d’un consensus qui permette de répondre de manière globale à ses récriminations ce qui est, par nature, le rôle que doit assumer le politique dans un régime démocratique. Le gilet jaune rejette toute forme de délégation d’autorité et de représentation qu’elle soit politique, syndicale et juridique. Dans ce mouvement de protestation, plusieurs observations sont frappantes :
– La première est sans doute l’apparition du bouc-émissaire en la personne du Président de la République. Les gilets jaunes refusent toute rencontre avec les représentants de l’état dont le premier ministre, Edouard Philippe. Il leur faut un coupable, une victime émissaire dont ils veulent d’abord et avant tout la tête (« Macron démission » dans le meilleur des cas) pour apaiser leur ressentiment et leur colère, forme d’exécution qui par ailleurs ne résout rien mais peu leur importe. La descente des Champs Elysées et la marche sur le Palais de l’Elysées est très symbolique de ce phénomène décrit par René Girard (Le bouc émissaire, édition Le livre de poche, essais).
– La seconde est l’inefficacité des réponses aux récriminations qui ont comme objectif de calmer la colère et la violence. Le mouvement des gilets jaunes prend sa source suite à l’augmentation du prix des carburants. Que le gouvernement y réponde par une annulation des augmentations de taxes sur les produits pétroliers ne produit aucun effet d’apaisement. Les récriminations se déplacent successivement d’un sujet à un autre pour finalement aboutir au point de fixation qu’est devenu le RIC (référendum d’initiative citoyenne) qui par ailleurs devrait s’appeler RIP (référendum d’initiative populaire) ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Le citoyen est censé respecter le droit républicain, la Constitution, les règles de la démocratie, les Droits de l’Homme ce dont s’exemptent les mouvements de foule. Le droit de destitution est au cœur du RIP. Ce que veulent certains gilets jaunes très actifs c’est d’abord et avant tout le pouvoir de couper les têtes qui ne leur conviennent pas sans autre forme de procès et plus particulièrement celle de la victime émissaire. Le droit ne les concerne pas. Pour preuve, la destruction systématique sous leur bannière, des radars dont la finalité est de protéger les usagers de la route, de diminuer le nombre de morts, de diminuer le nombre des handicapés (les GIC), de diminuer l’énorme coût social et économique que peuvent engendrer les excès de vitesse. On perçoit ici combien l’intérêt individuel prime sur l’intérêt collectif. C’est un courage politique de prendre des mesures de restriction de la vitesse (merci Edouard Philippe), S’il venait à l’idée des gilets jaunes d’organiser un RIP sur la limitation de vitesse, on en connait par avance le résultat ; ce serait la suppression pure et simple des contrôles pour laisser libre court aux sacrées saintes libertés individuelles chères à une grande majorité de conducteurs automobiles. Dans une démocratie, les droits individuels s’arrêtent là où prime l’intérêt collectif, c’est le principe fondamental de toute démocratie.
– La troisième est la violence qui est contingente des mouvements de foule. Non seulement elle se manifeste sans vergogne de façon éhontée sur les réseaux sociaux alimentée par les fausses informations, les rumeurs, les théories du complot, mais elle se traduit par des actes de menace physique sur les représentants de l’Etat et de la démocratie et en particulier sur les forces de l’ordre, les députés de la majorité… Elle se manifeste également à l’intérieur du mouvement des gilets jaunes lui-même, certains d’entres-eux ayant sollicité une protection policière pour le simple fait qu’ils aient fait part de leur intention de dialoguer avec les autorités. Cette violence endogène traduit les profondes disparités des récriminations et des sentiments qui traversent le mouvement et qui en fixent les limites. Le mouvement des gilets jaunes illustre le mécanisme du mimétisme (René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, éditeur Livre de poche, essais) qui répond aux lois de l’imitation (Gabriel Tarde, les lois de l’imitation, Amazone). Pour s’apparenter à ce mouvement, rien de plus simple que de revêtir son gilet jaune, rendu obligatoire dans la réglementation de l’usage de l’automobile, pour afficher sa solidarité réelle ou feinte. Les faux gilets jaunes sont ceux qui, à l’approche d’un rondpoint, endossent leur gilet pour ne pas être bloqués, klaxonnent pour encourager ceux qui bloquent la circulation, puis, une fois passé le rondpoint, se dévêtissent de leur gilet pour se fondre dans l’anonymat. Qu’ils soient riches ou pauvres à l’exception des SDF qui ne possèdent ni automobile ni téléphone portable, ce sont les mêmes qui, dans les sondages se déclarent solidaires du mouvement au prétexte qu’ils se sentent extorqués par les finances publiques et qui, par ailleurs, se plaignent du manque de services publiques qu’ils conçoivent comme gratuits. Les gilets jaunes roulent en Porsche ou en 4L, c’est selon mais ils ont une bannière commune sous laquelle ils se ressemblent.

La première action à entreprendre est d’éviter que la violence se propage et devienne incontrôlable. On ne peut que se réjouir de l’action des forces de police qui ont su maintenir l’ordre en contenant du mieux que possible la violences des manifestants. On ne peut pas ne pas faire l’analogie avec les actions du préfet Maurice Grimaud en 1968 qui a su éviter un bain de sang lors du mouvement social de mai. Sur ce point on ne peut que remercier Christophe Castaner, Laurent Nuñez et Michel Delpuech ainsi que toutes les forces de l’ordre qui, à l’image du préfet Grimaud, ont su éviter l’irréparable et contenir la défense de l’ordre publique dans un esprit de prévention défensive.
La seconde action est d’apaiser les manifestants notamment en répondant dans les limites du possible à leurs récriminations. Certes, ces réponses vont avoir un coût pour les finances publiques et donc nécessairement un impact sur les impôts, mais l’important est de préserver les réformes fondamentales qui permettent une amélioration progressive de la compétitivité des entreprises qui est, in fine, la seule voie possible du rééquilibrage des finances publiques et de l’amélioration des revenus. Ce qui est étonnant chez un grand nombre de gilets jaunes à travers leurs témoignages, c’est l’opposition qu’ils ressentent entre l’Etat et eux même. L’Etat sous toutes ses formes leur apparaît comme une personne morale qui défend ses intérêts face aux leurs. L’idée que l’Etat soit le défenseur des intérêts collectifs qui inclut les leurs n’est pas présent à leur esprit. Pour eux, l’Etat est un lieu où des privilégiés défendent leurs prébendes à leur détriment comme si le pouvoir était exercé par une aristocratie soucieuse de ses seuls avantages. Cela pose le problème fondamental de la confiance dans le corps politique dans sa globalité et traduit une réelle déficience de communication et d’information qu’il va falloir résoudre. La difficulté sera de le faire de façon démocratique sans tomber dans le piège des solutions simplistes qui ne résoudront pas le problème mais qui risquent de mener à une forme de pouvoir autocratique. Le RIP fait partie de l’attirail des outils utilisables dans la tentation totalitaire sous-jacente de certains partis politiques à droite comme à gauche. Cela vaut a-fortiori pour l’Europe.

La troisième action est de dialoguer, de démontrer et de convaincre. La distance entre les intérêts collectifs et les intérêts individuels est extraordinairement présente dans le mouvement des gilets jaunes. L’intérêt individuel, notamment ce qui touche directement au portefeuille, est immédiatement perçu. Le prix de la baguette de pain, celui du litre d’essence (celui de l’ognon en Indes) qui font partie du quotidien, sont des déclencheurs de mouvements de révolte qui traduisent des malaises plus profonds. Ce qui est beaucoup moins perceptible et généralement ignoré, ce sont les sources de financement notamment celles de la solidarité organisée (sécurité sociale, allocations familiales, chômage, retraite, formation…), les mécanismes des flux financiers qui sont sensés assurer l’équilibre de la société. On peut illustrer cet état de fait par l’analyse du bulletin de salaire. Si, par exemple on compare un bulletin de salaire des années 60 à celui fourni à chaque salarié aujourd’hui, on est vraiment très surpris. Il y a 60 ans, on pouvait faire un bulletin de salaire à la main ce qui est devenu totalement impossible aujourd’hui. Il n’y a pas un français sur cent qui comprend comment d’un salaire brut (qui est celui de la négociation d’embauche) on parvient au salaire net qui sera réellement totalement net quand le prélèvement à la source sera opérationnel (ce dont un certain nombre de politiques est effrayé). Or le salaire net correspond directement au pouvoir d’achat. La complexité masque la réalité des prélèvements obligatoires dont la France détient le record mondial. Dans ces conditions comment rapprocher l’intérêt individuel de l’intérêt collectif dans un mécanisme qui ressemble à une usine à gaz ? Les Français ont nécessairement et naturellement les yeux rivés sur leur pouvoir d’achat.

Dans le cercle des gilets jaunes on trouve des salariés du privé, des fonctionnaires, des chômeurs, des retraités mais aussi des entrepreneurs qu’ils soient individuels, commerçants, artisans ou responsables de PME/PMI. Ces entrepreneurs savent ce que pèsent les prélèvements obligatoires chaque mois ou chaque trimestre sur leurs comptes bancaires. Gare à tout retard de paiement en cas de trésorerie insuffisante, les lettres recommandées ne tardent jamais à leur parvenir et c’est souvent dans l’indifférence générale qu’ils se débattent pour s’en sortir. Pourtant, si on se pose la question de la source de la richesse nationale, on tombe nécessairement sur l’entreprise privée, celle du secteur défini comme marchand qui finance la solidarité organique, qui paie les charges sociales, qui paie la TVA, qui paie l’IS et qui de surcroît crée de l’emploi. Remettre l’entreprise au cœur de la réflexion nationale est fondamentale pour l’avenir de la France est c’est précisément l’épine dorsale du plan d’Emmanuel Macron. C’est de cela dont il faut parler, expliquer, démontrer. Il y a un point de convergence à propos de l’opinion des Français. Les Français ont majoritairement une bonne opinion de leurs chefs d’entreprise et plus spécifiquement celle des PME/PMI ce qui tranche totalement avec celle qu’ils peuvent avoir des hommes politiques. La réflexion doit d’abord et avant tout porter sur le rôle de l’entreprise dans la société, l’importance de sa création et de son financement, l’importance de sa croissance et de son développement, l’importance de l’innovation pour faire face aux évolutions. Si une révolution doit émerger, c’est le chemin qu’elle doit emprunter et d’une certaine manière elle rejoint celui d’une partie non négligeable du mouvement des gilets jaunes qui se cherche fondamentalement un avenir à travers les discours abscons, stériles et démagogiques des politiques de l’extrémisme. La souveraineté nationale chère à certains n’apportera rien à la réalité mais c’est bien l’entreprise qui créera les conditions d’un avenir meilleur pour chacun quelles que puissent être sa condition et sa situation. L’Homo Faber, celui d’Hannah Arendt décrit dans la Condition de l’Homme Moderne, celui que Levy Strauss appelle le « bricoleur » dans la Pensée Sauvage, ont été à l’origine de ce que nous sommes aujourd’hui et ce que d’autres seront demain.

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